Anne-Sophie Lafitte : quand le numérique redonne du temps aux soignants

Dans une maternité, aucune journée ne ressemble vraiment à la précédente.
Une consultation programmée peut être interrompue par une urgence. Une décision doit parfois être prise rapidement. Une information médicale, consignée plusieurs mois auparavant, peut devenir essentielle en quelques secondes.
Pour la Dre Anne-Sophie Lafitte, gynécologue-obstétricienne au CHU, cette réalité impose une exigence : disposer d'informations médicales claires, accessibles et fiables.
Mais derrière cette nécessité se cache un autre enjeu, plus quotidien : la place que prennent les outils numériques dans le travail des soignants.
Dans ce deuxième épisode de Regards de soignants, elle partage son expérience du dossier patient informatisé Galeon, son regard sur l'intelligence artificielle et une conviction qui traverse tout l'entretien : la technologie doit permettre aux médecins de consacrer davantage de temps à leurs patientes.
L'obstétrique, entre accompagnement et urgence
Ce qui a attiré Anne-Sophie Lafitte vers la gynécologie-obstétrique, c'est d'abord la diversité de la spécialité.
Elle associe médecine, chirurgie et accompagnement des patientes à différentes étapes de leur vie. La grossesse y occupe une place particulière : c'est une période physiologique durant laquelle les professionnels peuvent accompagner des femmes en bonne santé.
Mais l'obstétrique comporte aussi une dimension d'urgence.
En salle de naissance comme aux urgences gynécologiques, certaines situations exigent de prendre des décisions rapidement, en tenant compte de nombreuses informations cliniques.
À cette activité s'ajoutent les consultations, les échographies, la formation des internes et les responsabilités universitaires propres au CHU.
Anne-Sophie Lafitte coordonne également un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal. Une mission qui implique d'organiser les parcours de soins, de faire travailler plusieurs spécialités ensemble et d'anticiper, lorsque cela est nécessaire, la prise en charge des enfants après leur naissance.
Dans ce quotidien où les situations se succèdent et où plusieurs équipes interviennent, la circulation de l'information médicale est essentielle.
Le dossier médical, une place grandissante dans le quotidien
Depuis le début de son internat, Anne-Sophie Lafitte a vu l'informatique prendre une place de plus en plus importante dans la pratique médicale.
Son service fonctionne désormais sans archivage papier. Le dossier informatisé est devenu l'outil de travail quotidien.
Il faut y consigner les consultations, les interventions, les échanges avec les professionnels de ville, mais aussi les discussions avec les patientes.
Cette dernière dimension est particulièrement importante.
Les patientes souhaitent comprendre les décisions proposées et participer à leur prise en charge. Ces échanges font partie du soin et doivent pouvoir être retracés dans le dossier médical.
Cette documentation est indispensable. Mais elle représente aussi une charge de travail considérable.
Le problème, pour Anne-Sophie Lafitte, n'est pas nécessairement de passer du temps devant un ordinateur. Tout dépend de ce que l'outil permet réellement d'accomplir.
Un logiciel mal adapté peut transformer une tâche nécessaire en source de frustration quotidienne. À l'inverse, un outil ergonomique peut faciliter la documentation et rendre ce temps plus utile.
Elle résume cette attente par une idée simple :
« Le bon outil, c'est celui qu'on arrive à oublier. »
Un logiciel suffisamment intuitif pour permettre au médecin de retrouver et de consigner rapidement les informations nécessaires, sans détourner durablement son attention de la consultation.
Retrouver l'information sans recommencer à zéro
Un dossier patient informatisé ne sert pas uniquement à conserver des documents.
Il constitue aussi la mémoire du parcours médical.
En obstétrique, cette continuité prend une dimension particulière. Lorsqu'une patiente revient pour une nouvelle grossesse, les informations issues de ses précédents suivis peuvent être précieuses.
Encore faut-il qu'elles soient structurées et réutilisables.
Anne-Sophie Lafitte décrit l'intérêt de retrouver une base d'informations déjà constituée, qu'il suffit ensuite d'actualiser et de compléter.
Mais elle souligne également une difficulté : une information peut exister dans le dossier sans être immédiatement retrouvable.
Lorsque plusieurs professionnels utilisent un même logiciel, leurs habitudes de saisie peuvent différer. Certains renseignements risquent alors d'être enregistrés à des endroits différents.
La réponse n'est donc pas uniquement technique.
Elle repose aussi sur le travail d'équipe, la définition de pratiques communes et la formation des utilisateurs.
Un dossier médical efficace dépend autant de la manière dont les données sont organisées que de la manière dont les professionnels les utilisent.
Un logiciel qui évolue avec les équipes
Avant Galeon, le service disposait déjà d'un dossier informatisé.
Mais Anne-Sophie Lafitte explique que cet ancien outil avait peu évolué entre son installation et son remplacement.
C'est l'une des différences qu'elle relève dans son expérience avec Galeon : la possibilité de faire évoluer le logiciel à partir des besoins exprimés sur le terrain.
Sa première impression, comme celle des équipes, a notamment porté sur son ergonomie.
Elle évoque les internes qui découvrent le logiciel à leur arrivée dans le service et parviennent à l'utiliser sans difficulté particulière, même sans formation initiale approfondie.
Mais au-delà de cette prise en main, c'est surtout la relation avec les équipes de développement qui compte à ses yeux.
Elle ne considère pas qu'un logiciel médical parfait existe déjà. Chaque solution présente des qualités et des limites.
L'enjeu est donc de pouvoir l'améliorer continuellement, avec les professionnels qui l'utilisent chaque jour.
Les retours des soignants deviennent alors une ressource pour faire évoluer le produit.
Cette démarche de co-construction ne supprime ni les contraintes techniques ni les délais de développement. Anne-Sophie Lafitte en est consciente.
Mais elle apprécie de pouvoir faire remonter les difficultés rencontrées, proposer des améliorations et constater que ces demandes sont prises en considération.
Pour elle, écouter les utilisateurs n'est pas un simple complément au développement d'un logiciel médical : c'est une condition de sa pertinence.
L'intelligence artificielle : une aide, pas une décision à la place du médecin
L'entretien aborde également l'arrivée de l'intelligence artificielle dans les pratiques médicales.
Anne-Sophie Lafitte reconnaît son potentiel, tout en exprimant des réserves sur la place qu'elle pourrait prendre dans la décision clinique.
En obstétrique, deux situations médicales apparemment similaires peuvent conduire à des prises en charge différentes.
Le contexte de la mère, son histoire, ses inquiétudes et son vécu doivent aussi entrer en considération.
Ces éléments ne se résument pas toujours à des données facilement interprétables par un système informatique.
L'IA peut néanmoins présenter un intérêt dans certaines tâches ciblées.
Anne-Sophie Lafitte cite notamment l'échographie de dépistage pendant la grossesse.
Ces examens doivent répondre à des critères précis, aussi bien dans les images réalisées que dans les informations figurant dans les comptes rendus.
Des outils d'IA peuvent être développés pour aider à vérifier que l'examen est complet et que les éléments attendus ont bien été recueillis.
Dans ce cas, la technologie intervient comme un support au travail médical, et non comme un substitut au professionnel.
La distinction devient encore plus importante lorsqu'il faut annoncer une décision difficile.
Expliquer une césarienne en urgence, annoncer une mauvaise nouvelle, écouter les inquiétudes d'une patiente ou l'accompagner dans un moment délicat : ces situations demandent une présence humaine.
Pour Anne-Sophie Lafitte, l'intelligence artificielle ne peut pas reproduire cette dimension de la relation de soin avec la même qualité.
Apprendre à douter, même avec l'IA
Le développement de l'intelligence artificielle soulève aussi des questions pour la formation des futurs médecins.
Les internes disposent désormais d'outils capables de synthétiser rapidement de grandes quantités d'informations scientifiques.
Une possibilité intéressante, mais qui comporte un risque : considérer une réponse bien formulée comme nécessairement fiable.
Anne-Sophie Lafitte insiste sur l'importance de continuer à enseigner l'évaluation critique de l'information.
La capacité à vérifier les sources, à questionner les résultats et à reconnaître les limites d'un outil reste fondamentale.
Elle résume cet enjeu par une expression particulièrement forte :
« La culture du doute doit vraiment rester dans nos métiers. »
L'IA peut faciliter l'accès aux connaissances. Elle ne dispense pas d'apprendre à les examiner.
Des données de santé à protéger et à mieux faire circuler
La question du numérique hospitalier dépasse le fonctionnement d'un logiciel.
Elle concerne aussi la protection et la circulation des données médicales.
Anne-Sophie Lafitte rappelle la sensibilité de ces informations, aussi bien pour les professionnels que pour les patients.
Elle considère important de pouvoir expliquer aux patientes où leurs données sont hébergées, dans quelles conditions elles sont conservées et à quelles fins elles sont utilisées.
Mais la protection des données ne doit pas empêcher de réfléchir à leur circulation entre les acteurs du parcours de soins.
La gynécologue-obstétricienne évoque les difficultés rencontrées lorsque les informations ne peuvent pas être transmises facilement entre la médecine de ville et l'hôpital, ou entre deux établissements.
Lorsqu'une patiente arrive dans un nouveau service, les équipes doivent parfois reprendre une partie du travail de collecte des informations.
Un temps qui pourrait être consacré à d'autres tâches médicales.
L'interopérabilité apparaît ainsi comme un enjeu concret : permettre aux professionnels autorisés de retrouver les informations pertinentes, tout en préservant leur confidentialité.
Changer de logiciel, un investissement qui dépasse la technique
Anne-Sophie Lafitte comprend les hésitations des directions hospitalières face à un changement de dossier patient informatisé.
Un tel projet représente un coût financier, mais aussi un investissement humain et organisationnel.
La transition mobilise les équipes et peut être difficile à vivre.
Pour autant, conserver un outil inadapté peut également avoir des conséquences sur le quotidien des professionnels : frustrations répétées, difficultés d'utilisation et sentiment de perdre du temps.
L'accompagnement au changement joue donc un rôle essentiel.
Un logiciel plus adapté, associé à un déploiement bien préparé, peut contribuer à améliorer les conditions de travail.
Et pour Anne-Sophie Lafitte, la satisfaction des équipes n'est pas un sujet secondaire.
Elle participe à leur stabilité, elle-même importante pour la qualité et la continuité des soins.
Ce qui manque le plus aux soignants : du temps
Au fil de l'entretien, une même préoccupation revient régulièrement.
Les médecins doivent documenter leurs actes, retrouver des informations, assurer la coordination des soins et accomplir de nombreuses tâches administratives.
Mais ce qui constitue le cœur de leur métier reste la prise en charge des patients.
Anne-Sophie Lafitte souhaite que les outils numériques puissent libérer du temps pour les consultations, la réflexion clinique, les échanges avec les patientes et le travail collectif.
Elle rappelle également que la formation médicale doit rester profondément humaine.
Les jeunes médecins doivent apprendre à utiliser les outils numériques, mais aussi à demander de l'aide, à observer leurs collègues et à s'appuyer sur l'expérience des équipes de terrain.
Car derrière les dossiers, les protocoles et les technologies, il y a toujours des personnes.
Des professionnels qui doivent prendre des décisions. Des patientes qui ont besoin de comprendre. Des situations dans lesquelles la qualité de l'accompagnement compte autant que la disponibilité des informations.
L'expérience d'Anne-Sophie Lafitte raconte finalement bien plus que l'adoption d'un nouveau logiciel.
Elle montre ce que le numérique peut apporter lorsqu'il est pensé à partir des besoins réels des soignants : des informations mieux organisées, des outils capables d'évoluer et, potentiellement, davantage de disponibilité pour les patients.
L'objectif n'est pas de passer toujours plus de temps devant un écran. C'est de permettre aux professionnels de consacrer davantage de temps à ce qui fait la valeur de leur métier : soigner.
🎥 Retrouvez l'entretien complet avec la Dre Anne-Sophie Lafitte dans le deuxième épisode de Regards de soignants.
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