Vous êtes assis face à votre médecin. Vous lui racontez ce qui vous amène, il vous pose quelques questions… puis son regard revient vers son écran.
Il clique. Il tape. Il cherche une information. Il vous écoute tout en continuant à écrire.
Et parfois, une impression peut s’installer : pourquoi passe-t-il autant de temps devant son ordinateur alors que je suis juste en face de lui ?
La question est légitime.
Car l’informatique a pris une place considérable dans le quotidien des soignants. Mais derrière cet écran se cache aussi une partie du travail médical que le patient ne voit pas.
Alors, que fait réellement un médecin sur son ordinateur ? Tout ce temps est-il indispensable ? Et surtout : peut-on lui rendre davantage de temps avec ses patients ?
C’est ce que nous allons essayer de comprendre.
Pendant une consultation ou une hospitalisation, le médecin ne se contente pas d’écouter ce que vous lui racontez à cet instant.
Il doit aussi reconstituer le contexte.
Vos antécédents. Vos allergies. Vos traitements actuels. Les résultats de vos dernières analyses. Un compte rendu rédigé quelques mois plus tôt. Une imagerie. Les observations d’un autre professionnel.
Une partie de ces informations se trouve dans votre dossier patient.
L’ordinateur est donc devenu, en quelque sorte, la mémoire de votre parcours de soins.
Lorsque votre médecin détourne quelques secondes le regard pour consulter son écran, il peut très bien être en train de vérifier une information importante pour la décision qu’il doit prendre.
Et ce n’est qu’une partie de ce qu’il doit y faire.
Une consultation ne s’arrête pas lorsque le patient quitte la pièce.
Le médecin doit laisser une trace de ce qu’il a observé, compris et décidé.
Pourquoi ?
Parce qu’il ne sera peut-être pas le prochain professionnel à vous prendre en charge.
Un autre médecin, une infirmière, un pharmacien ou une équipe dans un autre service devra pouvoir comprendre ce qui s’est passé : pourquoi tel examen a été demandé, pourquoi un traitement a été modifié, quelles informations doivent être surveillées.
Cette documentation participe directement à la continuité et à la sécurité des soins.
Elle permet également de garder une histoire médicale cohérente dans le temps.
Écrire dans le dossier fait donc partie du soin.
Le problème n’est pas que les médecins utilisent un ordinateur.
La vraie question est plutôt : combien de temps cet ordinateur leur demande-t-il ?

Pas toujours.
Et c’est là que les choses deviennent plus compliquées.
Au fil des années, les outils numériques se sont multipliés dans les établissements de santé. Le dossier patient n’est pas nécessairement le seul logiciel utilisé au cours d’une journée.
Selon son environnement de travail, un professionnel peut devoir passer d’un outil à un autre pour consulter des résultats, prescrire, accéder à une image, retrouver un document ou réaliser certaines tâches administratives.
Parfois, une information doit être saisie plusieurs fois.
Parfois, elle existe déjà quelque part… mais il faut la retrouver.
Parfois encore, deux logiciels possèdent chacun une partie de l’histoire sans communiquer parfaitement entre eux.
Quelques secondes ici, quelques minutes là : à l’échelle d’une journée, ces petites frictions finissent par compter.
Et ce temps passé à chercher, ressaisir ou naviguer entre différents outils est autant de temps qui n’est pas consacré directement à l’échange avec le patient.
Parce que tout ce qui ressemble à une tâche administrative n’est pas inutile.
Un compte rendu, une prescription ou la vérification d’une information médicale ne sont pas de simples formalités.
Ils participent au soin.
L’objectif n’est donc pas de faire disparaître la documentation médicale.
Il est de faire disparaître autant que possible les tâches qui n’apportent rien au soin : ressaisir une information déjà connue, chercher longtemps un document, recopier certaines données ou naviguer inutilement entre plusieurs interfaces.
La différence peut sembler subtile.
Elle est pourtant essentielle.
Le numérique ne devrait pas permettre aux soignants de moins documenter.
Il devrait leur permettre de mieux documenter, en y passant moins de temps.
C’est probablement l’un des domaines dans lesquels l’IA peut avoir un impact très concret à l’hôpital.
Pas nécessairement en prenant des décisions médicales à la place des professionnels.
Mais en s’attaquant à tout ce qui entoure ces décisions.
Aider à synthétiser un dossier particulièrement long. Retrouver plus rapidement une information pertinente. Préparer certains éléments d’un compte rendu. Structurer automatiquement des informations déjà présentes. Éviter certaines saisies répétitives.
Autrement dit : utiliser la technologie pour réduire le temps consacré à la technologie.
Cela peut sembler paradoxal.
C’est pourtant probablement l’un des usages les plus intéressants de l’IA en santé.
À une condition : que les informations sur lesquelles elle travaille soient fiables, structurées et accessibles au bon moment.
Une IA ne peut pas facilement retrouver une information qui n’a jamais été correctement enregistrée ou qui reste enfermée dans un système auquel elle n’a pas accès.
Avant même de parler d’intelligence artificielle, il faut donc parler de qualité et de circulation de l’information.
Pendant longtemps, la transformation numérique de l’hôpital a surtout consisté à remplacer le papier par des logiciels.
La prochaine étape pourrait être différente.
Faire en sorte que ces outils demandent moins d’attention aux soignants.
Qu’une information saisie une fois puisse être réutilisée lorsque c’est pertinent. Que les données importantes remontent au bon moment. Que les différents professionnels puissent retrouver facilement ce dont ils ont besoin.
Et que l’écran redevienne ce qu’il aurait toujours dû être : un outil au service de la relation de soin, pas un obstacle entre le patient et le soignant.
Cela ne signifie évidemment pas que les médecins arrêteront de regarder leur ordinateur.
Mais peut-être pourront-ils y passer moins de temps à chercher et à ressaisir… et davantage à utiliser les informations qui comptent réellement.

Parce qu’une partie de votre histoire médicale se trouve devant lui.
Parce qu’il doit comprendre ce qui s’est passé avant votre arrivée.
Parce qu’il doit documenter ce qui se passe aujourd’hui pour ceux qui prendront éventuellement le relais demain.
Et parfois aussi parce que les outils qu’il utilise pourraient être plus simples, mieux connectés et moins chronophages.
C’est cette dernière partie que le numérique peut encore améliorer.
L’objectif n’est pas de faire disparaître l’ordinateur de la consultation.
Il est beaucoup plus simple : faire en sorte que l’ordinateur rende du temps au médecin, plutôt que de lui en prendre.




