Il est presque 19 heures.
La dernière tournée est terminée. Les patients sont installés, les prescriptions ont été effectuées, le service retrouve peu à peu son calme.
Pourtant, la journée n’est pas finie.
Il reste les transmissions à rédiger, les comptes rendus à compléter, les informations à retrouver, parfois les mêmes données à saisir plusieurs fois dans des logiciels différents.
Cette scène est devenue banale dans de nombreux hôpitaux. Et c’est précisément ce qui la rend préoccupante.
Depuis la crise sanitaire, le burn-out des soignants est devenu un sujet impossible à ignorer. Les témoignages se multiplient, mais surtout, les données s’accumulent.
Les études publiées ces dernières années dressent un constat préoccupant. À l’hôpital, 41 % des professionnels présentent des symptômes de dépression légère à sévère, contre 33 % dans l’ensemble de la population active. Dans le même temps, près d’une infirmière hospitalière sur deux quitte l’hôpital ou change de métier après dix ans de carrière.
Ces chiffres racontent une réalité complexe. Le burn-out ne s’explique jamais par une seule cause. Les effectifs, l’organisation du travail, les horaires, la reconnaissance ou encore les conditions d’exercice jouent tous un rôle. Chercher une explication unique serait une erreur.
En revanche, il existe un facteur sur lequel les établissements peuvent agir plus rapidement que d’autres : la charge administrative.
Attention toutefois à ne pas tomber dans un autre raccourci. Les tâches administratives ne sont pas le problème en elles-mêmes. Elles sont indispensables pour assurer la qualité, la continuité et la sécurité des soins. La difficulté apparaît lorsque les mêmes informations doivent être recherchées, vérifiées puis ressaisies dans plusieurs systèmes, parfois plusieurs fois au cours d’une même prise en charge.
C’est précisément ce que nous allons explorer dans cet article : ce que disent réellement les chiffres, ce que l’on sait aujourd’hui du poids de la charge administrative, et pourquoi la manière dont circule l’information à l’hôpital est devenue un sujet à part entière.

Le burn-out des soignants n’est plus seulement une succession de témoignages ou un sujet qui revient régulièrement dans les médias. Depuis plusieurs années, des organismes publics suivent son évolution et permettent enfin de mesurer l’ampleur du phénomène.
Les chiffres publiés par la DREES, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, sont particulièrement révélateurs. À l’hôpital, 41 % des professionnels présentent des symptômes de dépression légère à sévère, contre 33 % dans l’ensemble de la population active. Même constat du côté de l’anxiété : 30 % des personnels hospitaliers déclarent des symptômes, contre 25 % chez les autres actifs.
Pris isolément, ces pourcentages peuvent sembler abstraits. Mais ils traduisent une réalité très concrète : les professionnels hospitaliers sont davantage exposés à la souffrance psychologique que le reste des salariés français.
Un autre chiffre mérite lui aussi d’être regardé de près.
Selon une seconde étude de la DREES publiée en 2023, près d’une infirmière hospitalière sur deux quitte l’hôpital ou change de métier dans les dix années qui suivent son entrée dans la profession.
Il serait tentant d’y voir une conséquence directe du burn-out. Ce serait pourtant aller trop vite. Les parcours professionnels sont influencés par de nombreux facteurs : les perspectives d’évolution, les conditions de travail, la rémunération, les choix de vie ou encore l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle.
En revanche, ces données racontent toutes la même chose : exercer à l’hôpital est devenu plus difficile. Et cette difficulté dépasse largement la seule intensité des soins.
Autrement dit, la question n’est plus de savoir si les soignants sont confrontés à une forte pression. Les données répondent déjà à cette question.
La véritable interrogation est ailleurs.
Qu’est-ce qui, dans leur quotidien, alimente durablement cette fatigue ?
C’est là que la charge administrative entre en jeu.
Quand on parle de charge administrative, beaucoup imaginent une pile de formulaires ou quelques minutes passées à compléter un dossier en fin de journée.
La réalité est souvent plus diffuse.
L’administratif ne représente pas uniquement ce moment où l’on rédige un compte rendu ou où l’on complète un formulaire obligatoire. Il est aussi présent dans toutes ces micro-tâches qui s’accumulent au fil de la journée : retrouver une information, vérifier une donnée déjà saisie ailleurs, naviguer entre plusieurs logiciels, recopier un résultat ou compléter un champ parce qu’un autre système ne l’a pas récupéré automatiquement.
Pris séparément, chacun de ces gestes semble anodin.
Répétés des dizaines de fois dans une même journée, ils finissent pourtant par peser lourd.
Mesurer précisément cette charge à l’hôpital reste difficile. Les données disponibles sont encore limitées. En revanche, la médecine de ville fournit des ordres de grandeur intéressants.
Une enquête menée auprès de médecins généralistes français estime qu’environ sept heures par semaine sont consacrées aux tâches administratives. Une autre étude, réalisée dans le cadre de la thèse du Dr Jean-Baptiste Prunières, évalue à 13 heures et 6 minutes le temps consacré chaque semaine aux activités non médicales, dont plus de six heures relèvent de l’administratif au sens strict.
Ces résultats concernent la médecine de ville. Ils ne peuvent donc pas être transposés directement à l’hôpital, où les organisations, les équipes et les outils sont différents.
En revanche, ils mettent en évidence une tendance difficile à ignorer : une part significative du temps des soignants est consacrée à des activités qui ne relèvent pas directement du soin.
Plus révélateur encore, 78 % des médecins interrogés estiment que cette charge administrative continue d’augmenter, une perception qui atteint près de 90 % chez les praticiens âgés de 40 à 50 ans.
Le problème n’est pas qu’il existe des tâches administratives.
Elles sont indispensables. Elles garantissent la traçabilité des actes, la continuité des soins et la sécurité des patients.
La difficulté apparaît lorsque ces tâches deviennent répétitives. Lorsqu’une information déjà connue doit être recherchée, contrôlée, puis ressaisie plusieurs fois dans des systèmes qui ne communiquent pas entre eux.
À partir de ce moment-là, ce ne sont plus seulement quelques minutes qui disparaissent.
Ce sont des dizaines d’interruptions qui fragmentent une journée déjà très dense.

Quand on évoque le burn-out des soignants, une explication revient presque systématiquement : ils travaillent trop.
Cette affirmation n’est pas fausse. Elle est simplement incomplète.
Deux professionnels peuvent travailler le même nombre d’heures et pourtant terminer leur journée dans un état de fatigue très différent.
Pourquoi ?
Parce que toutes les formes de fatigue ne se ressemblent pas.
Prenons deux situations.
Dans la première, un médecin enchaîne les consultations toute la matinée. Il écoute, examine, échange avec ses patients et prend des décisions médicales. Le rythme est soutenu, mais son attention reste concentrée sur une seule activité : soigner.
Dans la seconde, cette même matinée est entrecoupée de dizaines d’interruptions.
Une information manque dans le dossier. Un résultat d’analyse doit être retrouvé dans un autre logiciel. Une ordonnance doit être vérifiée. Une donnée déjà saisie ailleurs doit être renseignée une nouvelle fois.
Le téléphone sonne.
Une nouvelle fenêtre s’ouvre. Puis une autre.
À la fin de la matinée, le temps écoulé est exactement le même. Pourtant, la sensation de fatigue ne l’est pas.
Ce phénomène est bien connu en psychologie du travail. Chaque interruption oblige le cerveau à changer de contexte, à retrouver le fil de ce qu’il était en train de faire, puis à se reconcentrer. Pris isolément, ces changements paraissent anodins. Additionnés sur une journée entière, ils représentent une véritable charge cognitive.
C’est aussi pour cette raison que la question ne se résume pas au nombre d’heures passées devant un écran.
Un logiciel peut devenir une aide précieuse.
Il peut aussi devenir une source de fatigue supplémentaire.
Tout dépend de ce qu’il demande aux équipes.
Un système qui oblige à rechercher une information dans plusieurs applications, à ressaisir plusieurs fois les mêmes données ou à naviguer constamment entre différentes interfaces ajoute des frictions invisibles au quotidien.
À l’inverse, lorsqu’une information est disponible au bon endroit, au bon moment, sans manipulation supplémentaire, le bénéfice ne se mesure pas uniquement en minutes gagnées.
Il se mesure aussi en énergie préservée.
Et c’est probablement l’un des aspects les plus difficiles à quantifier.
Personne ne quitte son métier à cause d’une seule ressaisie.
En revanche, des centaines de micro-interruptions, répétées jour après jour, finissent par transformer la manière dont une journée est vécue.
C’est précisément ce que les chiffres peinent encore à mesurer.
Mais c’est aussi ce que les équipes hospitalières décrivent de plus en plus souvent lorsqu’elles parlent de leur quotidien.

Les grandes enquêtes nationales permettent de mesurer une tendance. Mais elles ne racontent pas tout.
Depuis quelques années, certains établissements commencent également à publier leurs propres indicateurs sur la santé mentale de leurs équipes. Et, là aussi, les résultats méritent qu’on s’y attarde.
À l’AP-HP, le plus grand centre hospitalier universitaire d’Europe, le baromètre interne publié en 2024 montre que 34 % des professionnels déclarent ressentir fréquemment du stress au travail. Chez les médecins hospitalo-universitaires, cette proportion atteint près d’une personne sur deux.
Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer les causes de cette fatigue. Ils confirment en revanche que le malaise observé par les études nationales se retrouve aussi dans le quotidien des établissements.
Une autre publication, menée par Delézire et ses collègues en 2024, va dans le même sens. Les auteurs montrent que la souffrance psychique liée au travail a fortement progressé en France au cours des quinze dernières années, tous secteurs confondus. Le monde hospitalier n’échappe évidemment pas à cette évolution.
Mais il existe une différence importante entre lire ces chiffres… et les confronter à la réalité du terrain.
Depuis plus de dix ans, les équipes de Galeon travaillent aux côtés d’établissements de santé. Au fil des déploiements réalisés dans les 19 hôpitaux qui utilisent aujourd’hui la plateforme, un constat revient régulièrement dans les échanges avec les professionnels.
Ce n’est pas tant le nombre d’outils qui pose problème. C’est le fait qu’ils fonctionnent chacun dans leur coin.
Pour une même prise en charge, un soignant peut être amené à consulter plusieurs applications, rechercher une information déjà disponible ailleurs ou saisir plusieurs fois une donnée pourtant inchangée.
Ce ne sont pas des situations spectaculaires.
Ce sont de petites frictions.
Elles durent parfois quelques secondes.
Mais elles se répètent des dizaines de fois dans une journée.
Et, à force, elles finissent par devenir presque invisibles… jusqu’à ce qu’on réalise le temps et l’énergie qu’elles consomment.
C’est précisément pour cette raison que la question du système d’information hospitalier dépasse aujourd’hui le seul sujet informatique.
Elle devient progressivement un sujet d’organisation du travail.
Et, par extension, un sujet de qualité de vie au travail.
Il serait illusoire de penser qu’un nouvel outil informatique suffira, à lui seul, à résoudre le burn-out des soignants.
La réalité est plus complexe.
Le manque d’effectifs, l’organisation des services, les contraintes budgétaires ou encore les conditions de travail continueront de peser sur le quotidien des équipes.
En revanche, cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire.
Toutes les minutes perdues à rechercher une information déjà existante, à ressaisir une donnée ou à naviguer entre plusieurs logiciels sont autant de minutes qui ne sont pas consacrées aux patients.
C’est précisément sur ce terrain que la technologie peut avoir un impact concret.
Pas en remplaçant les soignants.
Pas en automatisant la relation humaine.
Mais en supprimant les tâches répétitives qui n’apportent aucune valeur au soin.
Un dossier patient mieux organisé ne fera pas disparaître la pression hospitalière.
En revanche, il peut éviter qu’une partie de cette pression provienne des outils eux-mêmes.
La nuance est importante.
Parce que le véritable enjeu n’est pas de demander aux soignants de travailler plus vite.
C’est de faire en sorte qu’ils aient moins de temps à perdre.
Le burn-out des soignants est un phénomène complexe.
Il n’existe pas de solution unique.
Mais certaines causes sont aujourd’hui bien identifiées.
Parmi elles, la fragmentation des systèmes d’information et la répétition de nombreuses tâches administratives occupent une place de plus en plus documentée.
La technologie ne remplacera jamais les effectifs, la reconnaissance ou une meilleure organisation des services.
En revanche, elle peut supprimer une partie des frictions qui rendent le quotidien plus difficile.
Et parfois, ce sont justement ces petites frictions qui finissent par faire la plus grande différence.




